Qu’est-ce que la computation?

Depuis le début du XXe siècle, une question apparemment technique a joué un rôle fondateur bien au-delà de la logique et des mathématiques : qu’est-ce que de « calculer » ? Lorsque nous disons qu’un mathématicien calcule, que fait‑il exactement ? Quelles opérations sont légitimes, lesquelles ne le sont pas, et comment les caractériser sans faire appel à l’intuition vague du « bon raisonnement » ou de l’ingéniosité humaine ? C’est ce problème précis qui a mobilisé, dans les années 1930, plusieurs logiciens – Church, Turing, Post, Kleene, Gödel – et qui a conduit à une clarification conceptuelle dont les retombées structurent encore aujourd’hui les sciences cognitives.

Il est essentiel de rappeler que le but initial n’était pas de construire des ordinateurs, ni d’expliquer l’esprit humain, mais de formaliser ce que font effectivement les mathématiciens lorsqu’ils effectuent un calcul rigoureux. Il s’agissait de cerner la notion de « procédure effective » : une suite d’étapes finies, explicites, mécaniquement applicables, qui transforment des symboles initiaux en symboles finaux. Autrement dit, il fallait rendre explicite ce qui, jusque‑là, était implicitement confié à l’intelligence humaine.

Ce qui est frappant rĂ©trospectivement, c’est que ces auteurs ont proposĂ© des modèles très diffĂ©rents en apparence. Church a introduit le Î»â€‘calcul, Gödel des fonctions rĂ©cursives, Post des systèmes de production, Kleene des schĂ©mas formels, et Turing sa cĂ©lèbre machine abstraite « la machine de Turing ». Pourtant, malgrĂ© leurs diffĂ©rences de prĂ©sentation, tous ces modèles se sont rĂ©vĂ©lĂ©s complètement Ă©quivalents : tout ce qui est calculable dans l’un l’est aussi dans les autres. Cette convergence inattendue a donnĂ© un poids considĂ©rable Ă  l’idĂ©e qu’ils avaient tous, chacun Ă  sa manière, capturĂ© la mĂŞme notion fondamentale : la computation.

Parmi ces modèles, la machine de Turing s’est imposée non parce qu’elle serait plus puissante, mais parce qu’elle est conceptuellement la plus simple et la plus parlante. Elle permet de voir, presque physiquement, ce qu’est une computation. Une machine de Turing se compose d’un ruban potentiellement infini, divisé en cases, sur lesquelles sont inscrits des symboles discrets pris dans un alphabet fini. Une tête de lecture‑écriture parcourt ce ruban, une case à la fois. À chaque étape, la machine se trouve dans un état interne déterminé, parmi un ensemble fini d’états possibles.

Le fonctionnement est entièrement rĂ©gi par une table de règles. Chaque règle dit : si la machine est dans tel Ă©tat interne et si le symbole actuellement lu sur le ruban a telle forme, alors il faut accomplir exactement trois choses : Ă©ventuellement remplacer ce symbole par un autre, dĂ©placer la tĂŞte d’une case vers la gauche ou vers la droite, et passer dans un nouvel Ă©tat interne. Rien de plus. Il n’y a ni comprĂ©hension, ni interprĂ©tation, ni « prise de dĂ©cision » au sens psychologique. Tout est dĂ©terminĂ© par la forme du symbole et par l’état courant de la machine. Et ceci est ce que veut dire « la manipulation des symboles Â» .

La computation est:

la manipulation des symboles:

suivant des règles (algorithmes)

qui ne portent que sur la forme (arbitraire) des symboles

(pas sur leur sens)

et qui sont independents du matĂ©riel mais….

interprĂ©table sĂ©mantiquement (par l’utilisateur)

Il est crucial d’insister sur la forme arbitraire des symboles. Les symboles manipulĂ©s par une machine de Turing n’ont aucune signification « intrinsèque ». Ils peuvent ĂŞtre des 0 et des 1, des lettres, des traits, ou n’importe quelle autre marque distincte. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’ils reprĂ©sentent Ă©ventuellement pour un observateur humain, mais uniquement leurs diffĂ©rences de forme, car ce sont ces diffĂ©rences qui dĂ©clenchent les règles de transition (manipulation). La computation est donc, par dĂ©finition, une manipulation syntaxique (formelle) : elle opère sur des formes, non sur des significations.

Les règles elles‑mĂŞmes sont ce qu’on appelle des algorithmes. Un algorithme est une procĂ©dure formelle, finiment spĂ©cifiĂ©e, qui dĂ©termine sans ambiguĂŻtĂ© quelles opĂ©rations doivent ĂŞtre effectuĂ©es Ă  chaque Ă©tape. Un point fondamental, souvent mal compris, est que l’algorithme ne « sait » pas ce qu’il fait. Il ne calcule pas parce qu’il vise un rĂ©sultat ou comprend un problème, mais parce que ses règles sont suivies mĂ©caniquement. Le fait que le rĂ©sultat puisse ensuite ĂŞtre interprĂ©tĂ© comme la solution d’une Ă©quation ou la rĂ©ponse Ă  une question est entièrement externe Ă  la computation elle‑mĂŞme.

Cette distinction conduit Ă  une autre propriĂ©tĂ© centrale de la computation : son indĂ©pendance par rapport Ă  l’implĂ©mentation matĂ©rielle. Une mĂŞme machine de Turing abstraite peut ĂŞtre rĂ©alisĂ©e de multiples façons physiques : avec des engrenages, des relais Ă©lectromĂ©caniques, des circuits Ă©lectroniques, ou mĂŞme, en principe, avec du papier et un crayon, pourvu qu’un humain suive les règles Ă  la lettre. Tant que la mĂŞme suite d’états et de manipulations symboliques est respectĂ©e, c’est exactement la mĂŞme computation qui est effectuĂ©e. Les diffĂ©rences matĂ©rielles n’affectent pas la nature du calcul, seulement sa vitesse, sa fiabilitĂ© ou son coĂ»t.

Cette indĂ©pendance est dĂ©cisive pour les sciences cognitives, car elle implique que la computation, en tant que telle, est dĂ©finie au niveau formel, non au niveau physique. Le matĂ©riel rĂ©alise l’algorithme, mais ne le dĂ©finit pas. Inversement, l’algorithme n’inclut aucune rĂ©fĂ©rence Ă  ce que le matĂ©riel est ou Ă  ce qu’il reprĂ©sente. Il n’y a lĂ  aucune place pour la sĂ©mantique, sauf comme interprĂ©tation ajoutĂ©e par un observateur externe.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la thèse dite de Church‑Turing, dans sa version « faible ». Elle affirme que tout ce qu’un mathématicien humain peut calculer par une procédure effective peut, en principe, être calculé par une machine de Turing. Il ne s’agit pas d’une hypthèse empirique au sens habituel, ni d’un théorème formel qu’on peut démontrer mathématiquement, mais d’une thèse conceptuelle : une conjecture qu’on peut falsifier, mais pas proouver vraie. Elle repose sur l’argument que les différentes tentatives de formalisation du calcul effectif convergent toutes vers la même classe de fonctions calculables, et que jusqu’à présent, aucune contre‑exemple convaincant n’a été proposé.

Il est important de ne pas surinterpréter cette thèse. Elle ne dit pas que tout ce qui existe est calculable, ni que l’esprit humain se réduit à une machine de Turing. Elle dit quelque chose de beaucoup plus précis et plus modeste : si une activité mérite le nom de calcul effectif, alors elle est Turing‑calculable. Cette précision sera essentielle lorsque nous aborderons, plus tard dans le cours, les questions de cognition, de langage et de compréhension.

On parle parfois d’une version « forte » de la thèse de Church‑Turing, selon laquelle presque tout processus physique peut ĂŞtre simulĂ© par une machine de Turing avec une prĂ©cision arbitraire. Cette idĂ©e est largement acceptĂ©e dans les sciences physiques contemporaines, mais elle est souvent mal comprise. Simuler un phĂ©nomène n’est pas le rĂ©aliser. Une simulation numĂ©rique d’un ouragan ne mouille personne, et une simulation de digestion ne produit aucune calorie. De la mĂŞme façon, une simulation informatique d’un cĹ“ur ne pompe pas de sang.

L’analogie avec « l’impression 3D Â» est Ă©clairante. Un programme peut dĂ©crire formellement la structure d’un objet ; cette description peut ĂŞtre utilisĂ©e pour en simuler le comportement, par exemple dans un environnement virtuel. Mais pour produire l’objet rĂ©el, il faut un dispositif physique supplĂ©mentaire, capable de transformer la description en matière. La computation fournit la description et la simulation, non la rĂ©alisation matĂ©rielle. Confondre les deux conduit Ă  des erreurs conceptuelles profondes.

Ces distinctions – entre syntaxe et sémantique, entre algorithme et interprétation, entre simulation et réalité – ne sont pas de simples subtilités philosophiques. Elles constituent l’armature conceptuelle qui permettra, dans les semaines à venir, de poser correctement les questions sur la cognition, le langage, le test de Turing, l’argument de la pièce chinoise, et le problème de l’ancrage symbolique. Avant de se demander si la cognition est computationnelle, ou si une machine peut comprendre, il faut d’abord savoir, avec précision, ce que la computation est, et ce qu’elle n’est pas.

Et qu’est-ce qui est une « machine » ?  Il faut aussi dissiper une autre confusion, plus gĂ©nĂ©rale encore, qui revient sans cesse dans les discussions sur l’esprit, la cognition et l’intelligence artificielle. On entend souvent des dĂ©clarations du genre : « Ça, c’est quelque chose qu’une machine ne pourra jamais faire. » Mais, prise littĂ©ralement, cette phrase est presque toujours vide. Tout système dynamique qui Ă©volue conformĂ©ment aux lois de la causalitĂ© est, en ce sens minimal et non mĂ©taphorique, une machine — un mĂ©canisme. Qu’il soit conçu par des humains ou qu’il se trouve tel quel dans la nature n’y change rien. Une horloge, une automobile, un ordinateur, un robot, une imprimante 3D, un système autonome, un cerveau humain, un organisme biologique, une colonie de bactĂ©ries, un système planĂ©taire ou une constellation stellaire sont tous des systèmes causaux : Ă  un Ă©tat donnĂ© succède un autre Ă©tat, selon des rĂ©gularitĂ©s dĂ©terminĂ©es par leur structure et par les lois physiques. Dire qu’un humain n’est « pas une machine » mais qu’un ordinateur en est une, ce n’est pas une thèse scientifique ; c’est une façon de parler. La vraie question n’est jamais de savoir si quelque chose est ou n’est pas une machine, mais de quel type de mĂ©canisme il s’agit, et de quelles capacitĂ©s ce mĂ©canisme peut ou ne peut pas gĂ©nĂ©rer. Si une capacitĂ© est causale — si elle consiste Ă  faire quelque chose dans le monde — alors, par dĂ©finition, elle doit ĂŞtre produite par un mĂ©canisme. Affirmer qu’« une machine » ne pourrait jamais faire X revient donc soit Ă  une hypothèse empirique prĂ©cise (Ă  discuter), soit Ă  une erreur conceptuelle. En cas de doute, il vaut mieux suspendre l’affirmation et examiner de quel mĂ©canisme on parle rĂ©ellement.